Divagation#1 : Le Prix de l’imaginaire de Lire en Poche 2017

Salutations.

 rr

Aujourd’hui, pas de chronique, mais un billet coup de gueule.
Initialement, je ne pensais pas partager ma colère sur le blog, puis je me suis dit qu’en passant outre l’agitation des premiers instants et en amenant un peu de réflexion sur le sujet, ça pouvait donner un billet d’humeur à peu près potable. Je peux par le même coup inaugurer l’arrivée des billets d’humeur sur le Monde Fantasyque, sous le nom de Divagations – l’un de mes mots chouchous, que je cherche à caser dans une rubrique depuis longtemps.
Donc, Divagation n°1 : le salon Lire en Poche et son Prix de l’Imaginaire 2017.

rr

Lire en Poche*musique d’introduction*

 rr

Contextualisation.

Le 23 mai, le site ActuaLitté publie les sélections 2017 des différents prix littéraires de Lire en Poche. Parmi ceux-ci, un Prix de l’Imaginaire tout neuf ! Il a été créé grâce au thème annuel du salon : en 2017, ce sera « Les pouvoirs de l’imagination ». Ce thème est connu depuis plusieurs mois et je ne savais pas trop quoi en penser : je voyais ça comme un quitte ou double. C’est-à-dire, soit on va souper de romans contemporains surréalistes sur lesdits pouvoirs de l’imagination, soit les organisateurs vont faire un réel effort et valoriser les littératures de l’imaginaire, souvent dénigrées et peu connues du grand public.

  Finalement ? Pour l’instant, ça s’annonce plutôt mal, mais pas dans le sens que j’imaginais. Oui, les organisateurs ont piétiné la fierté de la litté de l’imaginaire, mais d’une façon autrement plus subtile que par un déni pur et simple.

 rr

Ce Prix de l’Imaginaire, donc. Ephémère, il n’aura lieu qu’en 2017 pour le thème du salon : un prix de SFFF (=Science-Fiction/Fantastique/Fantasy) plusieurs années d’affilée, faut pas abuser non plus ! Mais que contient-il exactement, pour que votre Chinmoku lui crache dessus de la sorte ? Faisons une petite comparaison pour cerner le problème.

Tous les autres prix du salon présentent des romans précis, avec au moins un auteur francophone dans le lot – sauf le prix de littérature traduite, ça va de soit –. Il y a quatre à huit ouvrages par sélections.

Et puis, t’as le Prix de l’Imaginaire. Avec seize auteurs cités, sans même un roman en exemple. Pas un seul francophone – j’ai vérifié –, que des anglophones, qu’ils soient états-uniens ou britanniques.

Et, cerise sur le gâteau, dans les auteurs sélectionnés, nous avons, en vrac : George Orwell, Terry Pratchett, Tolkien, Lovecraft, George Martin, Stephen King, Isaac Asimov…

 rr

Lire en Poche rr

rr

Tu comprends mieux ?

Pour ce Prix de l’Imaginaire, il va falloir choisir le meilleur auteur entre des géants internationaux comme King, Orwell ou Tolkien, avec pour seul outil comparatif officiel qu’ils écrivent tous de l’imaginaire.

Chapeau, mes chéris. Niveau vulgarisation, j’ai rarement vu mieux.

 rr

Alors, quelles problématiques soulève ce prix pour les amateurs de l’imaginaire international, et pour l’imaginaire francophone en particulier ? Tout un tas de choses. Je ne pense pas réussir à faire un bilan exhaustif, mais mon article sera le plus complet possible.

 rr

  Ce qui m’a le plus sauté aux yeux en découvrant la sélection, c’est l’absence totale d’auteurs francophones dans le lot. Le Prix n’est pas estampillé de littérature étrangère, ce n’est nulle part mentionné dans sa description, comme vous pouvez le voir dans la capture d’écran un peu plus haut. Alors, d’où vient cette particularité pour le moins singulière ? Lire en Poche n’a pas de spécialité attitrée, c’est un salon à portée moyenne avec des années d’expérience derrière lui. Cet afflux d’anglophones, un faux pas ou un parti pris ? Selon moi, cela relève davantage du faux pas, ou du parti pris sans mesure adéquate de ce qu’il implique.

Car mine de rien, cette absence de roman francophone dans la sélection laisse transparaître les soucis de visibilité rencontrés par l’imaginaire francophone depuis des décennies. Quand on parle de fantasy à un lecteur lambda, il citera beaucoup plus facilement Tolkien ou Martin que Damasio ou Jaworski. Est-ce un problème en soit ? Je rechigne à lire des romans traduits – il y a déjà tant à lire dans ma langue natale ! – mais tant que la réputation de ces bestsellers n’est pas usurpée, je n’y vois aucun problème. L’ennui avec ce Prix de l’Imaginaire, c’est qu’il cherche justement à faire découvrir l’imaginaire au grand public. Et par cette focalisation exclusive sur les auteurs d’outremer, il occulte, volontairement ou pas, tout un pan de littérature autochtone qui se bat quotidiennement pour faire valoir ses droits et sa légitimité. Les organisateurs de ce prix avaient entre les mains un outil de taille pour valoriser les écrivains d’imaginaire français : un prix Lire en Poche, mine de rien, ça ouvre plein d’horizons ! Bandeaux vendeurs sur vos bouquins en librairie, masterclasses, conférences et dédicaces ? Tout était envisageable ! ça me semble même plus intéressant pour la com d’un salon du livre, cette potentielle médiatisation du gagnant. Par contre, organiser une conférence avec Orwell, Tolkien ou Pratchett risque d’être un chouia plus compliqué, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas demain la veille qu’on verra un bandeau « Prix de l’Imaginaire Lire en Poche 2017 » sur un exemplaire du Seigneur des Anneaux, eh non, désolée. A part dans le salon en lui-même, sûrement, mais ça durera trois jours. Bref.

  Si encore il y avait un ou deux francophones dans le lot, je réagirais mieux. Je râlerais, certainement, mais je n’en ferais pas des paragraphes. Là, il me semble compliqué de passer à côté.

  La littérature étrangère se classe au même rang – voire au-dessus dans certains domaines – de la littérature francophone dans nos librairies. Quant à l’omniprésence des anglophones dans le domaine de l’imaginaire, elle ne date pas d’hier. Ce sont même eux qui écrivirent les classiques d’aujourd’hui, qui innovèrent pour élargir les limites de la fiction littéraire. En cela se justifie leur omniprésence sur le marché SFFF, mais pas leur exclusivité. Exclusivité qui apparaît rarement dans les rayons des librairies – les libraires ont tout intérêt à mettre traduits et natifs sur un pied d’égalité –, mais qui est récurrente dans les médias, malheureusement.

  Et les médias, qu’est-ce qui les aide à déceler le potentiel d’un bouquin ? Les prix littéraires, dans le mille. Encore une belle occasion qui s’envole pour nos auteurs français. Donner aux médias l’occasion de mettre en valeur un roman d’imaginaire français, ça nous changerait énormément des classiques servis et resservis dans les articles et les émissions. Car à part dans les médias spécialisés, on entend très peu parler d’eux. Un peu de fraîcheur dans ce domaine ferait du bien à tout le monde et en réjouirait beaucoup. Je me mords les doigts de constater quelle opportunité les organisateurs ont écarté juste pour des raisons de sécurité.

  Sécurité, oui oui. Parce que s’ils n’ont pas mis de francophones moins connus que Stephen King dans leur sélection, c’est en partie pour quoi, à ton avis ?

 rr

 rr

  J’ai donc une hypothèse quant à la singularité de ce Prix. En nominant Tolkien et Orwell, les organisateurs auraient fait un calcul tout simple : déjà que la littérature de l’imaginaire rebute le grand public, autant lui proposer des titres qu’il connaît forcément. Qui n’a jamais entendu parler de Fahrenheit 451, du Trône de Fer ? Même sans véritable culture littéraire, difficile de passer à côté de ces titres. Effectivement, nominer des auteurs francophones, et pour cela moins connus (cf la partie précédente, sous-médiatisation, légitimité, etc.), aurait découragé beaucoup de votants potentiels, qui se verraient mal se lancer sur un terrain trop mystérieux sans bases solides sur lesquelles s’appuyer. Un risque à prendre. Mais franchement, le thème de votre salon, c’est « Les pouvoirs de l’imagination ». Quitte à se lancer, autant y aller jusqu’au bout, non ? Ce Prix a un goût d’inachevé, de volonté de valorisation de l’imaginaire, mais bon on va pas trop se mouiller non plus, on case les bestsellers mondiaux et on ne va pas au-delà. Mais creusez un peu, allez à la rencontre des éditeurs, auteurs et public spécialisés ; vous auriez trouvé un appui solide pour faire une réussite de votre entreprise. Quitte à présenter des titres à l’audience moins importante que le dernier Stephen King. Ça aurait certainement autant marché, voire mieux ; je ne suis pas la seule à m’indigner de cette sélection. Je suppose qu’il y aura nombre de déçus.

  Ce Prix de l’Imaginaire n’est que précautions pour ne pas froisser un grand public encore frileux : seize auteurs sélectionnés, pour s’assurer que chaque votant en reconnaîtra au moins un dans le lot. Elargir autant les possibilités de vote, c’est aussi se tirer une balle dans le pied. Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je serais plus motivée à découvrir une littérature avec des titres précis à lire, plutôt qu’une simple brochette d’auteurs avec plusieurs ouvrages à leur actif individuellement. La liste de l’imaginaire détonne complètement : juste seize noms, quand les autres prix ont droit à des titres avec les auteurs, au nom de leur maison d’éditions, à leur collection. Ils ont même des puces pour les retours à la ligne, ce luxe ; un luxe que la littérature de l’imaginaire ne peut vraisemblablement pas se payer.

rr

Lire en PocheTu la vois la différence de présentation, entre le Prix du Polar et celui de l’Imaginaire ? Perso, elle me saute aux yeux.

 

rr

  Simplicité voulue ou dédain ? Il va falloir m’expliquer. Il faut tout de même noter que les problèmes de présentation engagent autant les organisateurs que le site ActuaLitté, qui d’ordinaire se montre très enthousiaste pour soutenir l’imaginaire francophone. Après tout, c’est lui qui la diffuse, cette liste, alors qu’elle est également annoncée directement sur le site de Lire en Poche.

  L’intention des organisateurs était de « voter pour une œuvre de référence », dixit le CM de la Page Facebook du salon. Ça ne suffit pas pour justifier la pauvreté esthétique de cette liste. Une œuvre de référence ? De surcroît, je ne vois que des auteurs. Evidemment, il serait tout bonnement impossible d’établir une liste exhaustive des grands noms de l’imaginaire mondial, même en éliminant certains sous-genres, même en se cantonnant aux deux derniers siècles. Ce n’est pas ce qu’on vous demande, ce n’est pas ce qu’on vous reproche non plus au vu de votre sélection. Mais quitte à rayer des noms de la liste et à promouvoir une certaine diversité, mieux valait éviter pareilles bévues.

  Au passage, il n’y a qu’une seule femme dans la sélection, alias Ursula K. Le Guin. Mais c’est une autre histoire.

 rr

  Peut-être le but de ce Prix est-il, consciemment ou pas, d’introduire l’imaginaire comme une littérature « de divertissement » : des auteurs incontournables, présentés avec un certain manque de professionnalisme, et un aspect « découverte » prédominant sur la profondeur. Ça n’excuse rien ! Cela reste irrespectueux pour cette littérature, car jamais précisé clairement dans le paragraphe introductif. Qualifier des romans de « titres majeurs » ne suffit pas, comme vous le constatez dès à présent, à apaiser l’indignation des amateurs d’imaginaire. On en parle, de la récompense promise pour le vote ? « Votez pour votre auteur favori et tentez de gagner une sélection de quinze titres… » On dirait une campagne publicitaire, pas un Prix littéraire professionnel. Au moins est-il précisé à quels genres et siècles appartiennent les auteurs, sûrement dans un souci de montrer que les organisateurs s’étaient déjà largement restreints face à l’ampleur de la tâche de sélection.

 rr
Pour bonus, je vous partage le coup de gueule que j’ai poussé illico après avoir vu l’article d’ActuaLitté, sur Facebook ; tu l’as peut-être déjà vu sur la Page du Monde Fantasyque. Ici, pas de réflexion, sinon de la pure rage… Mais ça fait du bien.
  « Le « Prix de l’Imaginaire Lire en Poche 2017 », cette vaste blague.
Tu veux les noms des nominés ? Isaac Asimov, Orwell, Tolkien, Terry Pratchett, Bradbury… Il y a même Stephen King et Lovecraft. L’hallu, je ne m’en remets pas.
Pour coller au thème de l’année de Lire en Poche, c’est-à-dire « Les pouvoirs de l’imagination », un beau Prix de l’imaginaire débarque et tout ce que vous trouvez à faire, c’est de sélectionner des auteurs archiconnus, quasiment tous anglophones, et pour certains enterrés depuis belle lurette ! Et notre imaginaire francophone, il ne fait pas le poids ? Il ne mérite pas d’être valorisé ? Alain Damasio, Jean-Philippe Jaworski, j’en passe et des meilleures, ils ne méritent pas de figurer dans les sélections de ce prix ? ça c’est sûr, les organisateurs ne se sont pas mouillés. Choisir entre Shining, le Disque-Monde, le Seigneur des Anneaux et le Trône de Fer, y en a pas un qui sera vexé, rassurez-vous.
  Mais quitte à jouer dans la cour de l’imaginaire, vous auriez pu faire un effort au niveau des auteurs choisis… Sans compter que prendre un auteur francophone (moins connu qu’un Stephen King, mais diantre !) aurait pu ouvrir des perspectives comme une rencontre, une masterclass, des dédicaces, que sais-je ? Une bien meilleure interaction entre le public et le gagnant du prix, alors que là elle sera quasiment inexistante. Il y avait là l’occasion d’ouvrir à des lecteurs enthousiastes un pan de la littérature française encore souvent dénigré, mais mieux vaut valoriser un bestseller mondial déjà maintes fois lu et reconnu, n’est-ce pas ?
Bref, je suis super déçue, alors que l’annonce du titre de cette année m’avait semblé pouvoir ouvrir de belles portes à la communauté de l’imaginaire francophone, très active et largement sous-estimée. Je ne boycotterai pas l’édition parce que je ne suis pas une rageuse à ce point, mais pas question de choisir entre Asimov et Pratchett dans un cadre pareil. »

 rr

Ce billet d’humeur ne résoudra rien à la situation pour Lire en Poche, j’en suis bien consciente. Je ne vais pas me lancer dans une bataille perdue d’avance. Même s’ils le souhaitaient, les organisateurs seraient bien incapables de changer la liste des nominés après annonce officielle… n’est-ce pas ?

  Et peut-être bien que je fais tout un foin pour pas grand-chose. Beaucoup s’en tamponneront le coquillard de voir ces auteurs dans la sélection du Prix. C’est l’amoureuse de la littérature SFFF francophone et la fervente défenseuse de ses droits qui parle ici.

  Il y a bien pire comme drame dans la vie. Mais tout de même, ça ne t’indigne pas, ce déni de notre imaginaire ? Ce dédain sous-jacent pour le Prix en lui-même, qui transparaît dans la présentation de la liste ?

  Je suis une habituée du salon Lire en Poche, je m’y rends tous les ans depuis 2011 – ça peut sembler relativement récent mais je suis une jeunette. Voir ce Prix mal ficelé me chagrine, certes, ça ne suffira pas à m’empêcher de visiter le salon. En revanche, ça me décide complètement à boycotter ledit Prix, et si j’avais plus d’influence, j’inviterais certainement la majorité des futurs votants à faire de même. Méchanceté gratuite ? Non, juste une démarche à tâtons pour essayer d’améliorer l’état des choses. Si mon idée marchait, ça piquerait un peu sur le coup, mais peut-être que ça nous ouvrerait des horizons meilleurs ?

  Petite ouverture qui fait plaisir, il y aura tout de même plusieurs auteurs d’imaginaire francophone en dédicace au salon. Entre autres, Pierre Pevel et Christelle Dabos (hiiiiiii)… Donc la situation n’est pas si désespérée que ça !

 rr

Pour accéder à l’article d’ActuaLitté concerné, par ici.
Et pour la page du site Lire en Poche sur ce Prix de l’imaginaire, c’est par ici.

 rr

  N’aie crainte, je ne pousse ma gueulante qu’une à deux fois par an, et encore. Toutes les Divagations du blog ne ressembleront pas à ça. Promis.

 rr

Amitiés et salutations,

Chinmoku.

Publicités

2 commentaires sur “Divagation#1 : Le Prix de l’imaginaire de Lire en Poche 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s